André Gide : aux enchères un morceau de son « Journal »

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GIDE-carnet2 GIDE-carnet1Nous présentons le 3 avril 2013 à l’Hotel Drouot, salle 11 avec l’étude NÉRET-MINET TESSIER & SARROU un exceptionnel manuscrit autographe d’André GIDE [Paris, 1869 – id.., 1951]. Fragment de son Journal pour les années 1934 et 1935. La rareté de ce manuscrit est très importante, car il apporte une lumière nouvelle sur l’écrivain.

Voici la fiche de l’objet : Lot N° 208 du catalogue. Ensemble de 2 carnets autographes, format 16 x 12 cm (1934) et 16,5 x 10 cm (1935), reliés en toile souple. Il s’agit de fragments de son «Journal» pour les années 1934 et 1935. 1) Carnet «1934». 137 pages, toutes numérotées. A la suite de 2 pages de notes (adresses d’amis et de correspondants: Rosenberg,Louis Gérin, Louis Ducreux, Gabilanez, etc., tâches à effectuer, livres à envoyer), le journal commence le 6 février à Syracuse et se termine à Cuverville le 1er octobre par ces lignes qui diffèrent sensiblement de l’édition établie du vivant de l’auteur, dans la collection de la Pléiade, en 1947 (pp. 1220-1221): «J’ai délaissé ce carnet, l’esprit occupé par cette pièce (sans titre encore) dont j’ai achevé de brouillonner le 1er acte. Lu la Fortune des Rougon; relu l’Assommoir. Relu avec le plus grand profit le Discours de la Méthode. On trouve la fautive expression «quoi qu’ils en aient», pour «malgré qu’ils en aient» dans Balzac – Député d’Arcis, p.198 (Flammarion) que nous avons la constance de lire à haute voix sans en sauter une ligne. (Excellents morceaux d’une écriture remarquable dans les premiers chapitres; du Sur-Balzac) et point de ralliement pour quantité de personnages de la Comédie Humaine. Somme toute, enchanté de cette lecture, que je me promettais depuis longtemps.» On relèvera dans ce carnet d’autres passages ne figurant pas dans l’édition originale du premier tome du journal (1889-1939): «Mais inadmissibles toutes, presque toutes, les pages écrites en vue de mes Nouvelles Nourritures. Projet que, décidément, j’abandonne. Tandis que je croyais, au contraire, devoir abandonner Geneviève. J’y pourrai verser ceci dans cela.» (6 février) – A propos des jeunes élèves d’un «collège de prêtres» en promenade: «J’imagine quelle instruction l’on va pouvoir donner à ces cancres; quelles graines faire germer sur ce terreau…» (8 février) – «Méphisto fait le jeu de Goethe; mais c’est Goethe qui tient les cartes, et, pour jouer, il ne s’en remet pas à Méphisto.» (lignes biffées à la suite de la relation de la journée du 11 février) – «On voit ici, chez des fleuristes, des «haemanthus» couleur corail, qui me rappellent certaines fleurs du Congo (dont je parle, du reste, dans mes notes de voyage.) Le héros de roman que l’on peint à sa ressemblance, on lui fait faire ceBque l’on aurait voulu faire, ce que l’on aurait peut-être fait si… bref ce que l’on n’a pas fait; et il serait imprudent d’en induire. Il y a quatre jours je me suis offert un chapeau de marque anglaise, assez coûteux, mais vraiment à ma convenance. Il est si rare de trouver un chapeau qui vous plaise! Je me souviens d’être entré chez Adrienne Monnier certain jour (il y a déjà longtemps) à la suite d’un jeune homme qui portait un chapeau si séduisant que je ne pus me retenir de lui en demander la provenance. Et deux ans plus tard, passant à Oxford, j’en commandais deux d’un coup, encore qu’ils coûtassent fort cher. L’un devait être pour Théo [le peintre Théo van Rysselberghe]. Mais finalement je gardais la paire. Mes Caves étaient déjà écrites; c’est un pareil chapeau que je voyais à Lafcadio. Il eut l’heur de plaire à Colette, certain soir de Ballets russes; elle me demanda de le lui abandonner un peu et en resta coiffée pendant l’entracte. Celui que je viens d’acheter ne le vaut pas. Très bien tout de même. Il se trouve que, pour la première fois de ma vie, je suis parti en voyage avec trois chapeaux. Et pour la première fois de ma vie, depuis que j’ai acheté ce dernier, je sors sans chapeau du tout, ce qui est fort agréable suivant l’usage de Karlsbad où les ombrages constants le permettent.» Gide termine ces remarques futiles par l’expression anglaise «Not worth noticing» qui justifient évidemment leur suppression dans la version publiée du Journal (21 juillet). – «Mais d’excuses L. G. n’a-t-il pas? [Louis Gérin, vingt ans, mineur du Borinage et écrivain séduit par la littérature de Gide.] Il y aurait de ma part une sorte d’ingratitude à n’en point tenir compte. Evidemment un grand besoin d’amour et de vénération gonfle son coeur qui trouve ici prétexte à s’épancher. […] Très douloureux de contrister certains pour qui je gardais l’affection la plus vive, je sus toujours passer outre, estimant que les considérations du coeur n’ont pas à fléchir la raison. Mais il s’agit ici de ne point faillir aux espoirs qu’ont reporté sur moi des créatures désespérées. Comment ne point tenir compte des sympathies que mes déclarations m’ont acquises? Ne plus considérer que l’extrémité de mes pensées, n’en plus présenter que la pointe, c’est une façon de trahir celles-ci; je ne puis; mais il me paraît aujourd’hui plus fâcheux se risquer d’affaiblir des convictions et des confiances en exposant des ratiocinations compliquées, que de décevoir par mon silence.» (22 juillet) – «Bien forcé de reconnaître que ce qui m’arrête aujourd’hui, c’est aussi, c’est beaucoup, la peur de l’opinion.» (24 juillet) – «Le point d’arrivée seul leur importe, non le précautionneux et lent acheminement de la pensée. Je n’ai point à leur faire [part] de mes perplexités, de mes doutes. Un temps vient où «les jeux sont faits». (25 juillet) – Parfois Gide se perd dans des considérations sans doute sincères dans l’instant, mais qui, publiées, auraient pu être instrumentalisées par ses ennemis: «Vends tout ton bien et le donne aux pauvres.» Aucune considération d’amitié, de parenté, etc., ne doit m’arrêter. Depuis longtemps déjà cette préoccupation m’habite. Ne pas attendre, pour me déposséder, de n’avoir plus à en souffrir. Vendre, mais comment? Donner, mais à qui? Pour un catholique, la chose est simple. Le geste de vente et de don, je suis depuis longtemps prêt à le faire; mais de telle manière que je ne doive penser, sitôt ensuite, qu’il eût mieux valu le faire autrement. Quels pauvres secourir de préférence? Je m’en suis tenu jusqu’à présent à ceux que je connaissais par moi-même et qui venaient à moi directement. Ce lent émiettement ne doit plus me satisfaire. Ce qu’il faudrait, c’est un don total à quelque institution en qui je puisse avoir confiance. Mais, en dehors des institutions religieuses, en existe-t-il? et que l’on ose aveuglément favoriser? Non, ce n’est pas pour moi que je voudrais garder rien en réserve, (et le profit de mes livres me met suffisamment à l’abri) mais pour la détresse de bientôt et que j’imagine déjà si affreuse que demain je pourrai déplorer de n’avoir conservé plus rien qui me permette de secourir. Pour l’amour du geste, je ne dois point céder à une précipitation inconsidérée.» (28 juillet)… – A rebours du journal, tête-bêche, deux pages où se mêlent à nouveau adresses (Mme Emmanuel Signoret, Jacques Drouin, Jean Lebasque, Vladimir Pozner…), tâches à accomplir («Aragon (Epreuves -mère de Dimit.) – envoyer Pages choisies à Robert Sapeir – envoyer l’adaptation des Caves à Louis Fu?rnberg – Pierre-Quint: Journal des Faux.-M.»….) et listes de courses («papier timbré – savon oreilles – encre de couleur – plumes). 2) Carnet «Juillet 35 – Décembre 35». Manuscrit de 43 pages sur 87 pages numérotées. Le texte est généralement écrit sur le feuillet de droite, le feuillet opposé recueillant les éventuels ajouts et notes. Les trois premières pages du manuscrit ne sont pas datées; elles constituent en effet la fin du récit commencé à Hossegor le 31 mai dans un précédent carnet. Après une interruption de deux mois, le journal reprend à Lenk, le 30 juillet, par ces lignes, inédites dans le volume publié par Gide de son vivant, en 1947: «M. Monnier le tout jeune et fort sympathique professeur d’histoire à Genève, dont, par heureux hasard et conséquence de l’encombrement de l’hôtel, je suis appelé à partager la table aux repas de midi et du soir – me recommande vivement de lire les mémoires de Tocqueville. Il m’avait identifié dès le premier soir, mais s’amusait d’abord à ne pas le laisser voir.» Le journal se poursuit les 1er, 2, 3, 4, 7, 15 et 27 août, passe au 17 septembre, continue avec les 6, 28, 30 octobre et se termine à la date du 21 novembre. Dans ce second carnet, les passages supprimés par l’auteur lors de la publication ne sont ni moins considérables, ni moins intéressants que dans le premier. Certains évoquent son attirance socratique pour les adolescents qui ne pouvaient peut-être pas être ainsi livrés impunément au public, fût-ce dans le luxueux écrin de la Pléiade; d’autres agitent la question sociale qui tourmentait Gide à cette époque où le communisme le séduisait: «Mais, presque atteint le sommet dernier, une exquise rencontre m’invite à rebrousser chemin – non tout aussitôt toutefois, pour ne point trop avoir l’air de suivre; mais suivant pourtant et rattrapant bientôt. Rien de plus «enticing» que ce petit paysan de quatorze ans qui accompagne son oncle et un cousin fort vulgaires, à travers les monts du Valais, pendant les vacances. Ils sont de Winterthur. Comme ils ne parlent que le Bernois, la conversation avec eux trois n’est pas aisée. Mais quelle joie, quelle confiance, quel abandon! chez ce petit qui feint de rattacher son soulier pour rester en arrière avec moi. Quelle reconnaissance enjouée lorsque je lui laisse un des francs qu’en sortant mon mouchoir j’avais maladroitement semés sur la route.» (30 juillet) – «Il y a ceux qui ont à se plaindre (de ce que nous appellerons, pour plus de commodité: cet état de chose) et il y a les satisfaits. Mais il y en a, de plus, quelques uns qui ne sont pas satisfaits d’un état de choses, dont, personnellement, ils n’ont nulle raison de se plaindre. Je veux dire qu’ils auraient toutes les raisons du monde, égoïstement, d’être satisfaits; mais que, précisément, ils ne sont pas égoïstes et ne peuvent considérer comme bon un état de choses qui les favorise iniquement. Alors ils s’élèvent de toutes les forces de leur coeur et de l’esprit contre cet «état de choses», et travaillent à un changement radical, dussent-ils eux-mêmes en pâtir, convaincus qu’il ne peut faire place qu’à un état meilleur, fût-ce à travers un désordre provisoire. Ce n’est pas du tout que ces mécontents aiment et cherchent le désordre, ainsi qu’on le leur reproche; mais le remplacement d’un ordre fâcheux par un ordre différent paraît forcément désordonné d’abord. Alors les satisfaits s’étonnent et demandent si c’est par aveuglement ou par sottise que ceux dont je parle travaillent à «scier la branche sur laquelle ils sont assis (1)». L’aveuglement et la sottise ne sont que du côté de ceux qui s’étonnent et par là se montrent incapables de concevoir une pensée ou un acte qui ne soit pas intéressé. – (1) «Sages réflexions de Candide», citées par l’Action Française du 23 mai 1935. – Questions sociales. C’est une chose que de les méconnaître; c’en est une autre que d’en avoir préservé ses écrits. L’homme, à vrai dire, ne commence à m’intéresser que lorsqu’il n’a plus à remplir sa panse. Il y a là une question de charbon pour alimenter la machine; faute de quoi rien plus ne va. Evidemment. Charbon d’abord! Et je consens que surtout la question du manger passe avant toute autre pour qui se sent privé. Même, cette question m’apparaît aujourd’hui si pressante que je n’en peux distraire ma pensée… Mais, encore une fois, c’est ce que fait l’homme rassasié qui m’importe. Tout le reste n’est qu’avant-propos. Mais honte à celui qui passe outre. Je me souviens, du temps que j’écrivais mon Prométhée – et même avant, carc’était, il m’en souvient, à Alençon – j’écrivais une histoire très fantaisiste, que je pensai alors pouvoir enserrer en ce livre encore en formation; il y était question d’un Caliban Démos appelé enfin à se produire au grand jour; on l’appelait; il sortait de dessous la chaise percée qui servait de trône à sa puissance, si crotté, si souillé d’excréments qu’il prêtait à rire et surtout à se boucher le nez. On l’invitait à parler et, mal instruit, il ne parvenait à rien dire… C’était excessif, saugrenu… Je regrette pourtant aujourd’hui de n’avoir pas mené à bien ce conte dont, peut-être, après ma mort, on retrouvera dans mes papiers le brouillon.» (s.d. – probablement 31 juillet) – «Je n’oublierai pas cet enfant radieux qui, ce matin, dans la chambre de vaporisation, vint s’asseoirintentionnellement, sur le large banc de bois pourtant vide, àcôté de moi, contre moi. Il entrait avec ses deux frères, l’un àpeine plus âgé, l’autre plus jeune, à peine un peu moins beauque lui, robuste, doré comme un épi, souriant de tout soncorps. Il me parla des chevaux de sa mère, plus je crois parbesoin de causer que pour me faire connaître qu’il était riche.» (1er août). – Les dernières pages, lisibles dans l’autre sens, en retournant le carnet, recèlent le même contenu prosaïque déjàsignalé plus haut: des noms et des adresses (Armand Godoy,Pierre de Massot, Henri Thomas, Giono, Paul Doncoeur, YvesAllégret, Malraux, Maurice Saillet, Pascal Pia…), des livres àenvoyer (à Michel Lévesque, à Robert [Lévesque], au Cercledes Malades de l’Institut Hélio-Marin de Berck…), et des listes de courses («Roger Cavaillès: shampoing pour Cuverville» – «Brosse à dents – slipperie – caleçon de bain – espadrilles -réchaud – théière»).

Vous pouvez nous contacter au 01 43 25 60 48 ou l’étude NÉRET-MINET TESSIER & SARROU – 8, RUE SAINT-MARC – 75002 PARIS – TÉL. : 01 40 13 07 79 – FAX : 01 42 33 61 94 – EMAIL – S.A.R.L. – AGRÉMENT 2001-014
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