Archives pour chant patriotique

A l’occasion de la mise en vente d’un manuscrit original de Rouget de Lisle de La Marseillaise, nous avons fait des recherches sur l’origine de ce fameux chant patriotique.

«La Marseillaise souffle ses 220 bougies cette année» peut-on lire en 2012 sur le site du ministère de la Défense.

Ce texte a connu un fabuleux destin. Depuis sa création il a symbolisé la lutte révolutionnaire et la guerre dans l’inconscient collectif, d’abord français, puis mondial. Et pourtant, en 1792, qui aurait pu deviner que cette chanson deviendrait l’hymne national de la France et connaîtrait une diffusion internationale avec plusieurs centaines de reprises ? (le chiffre de 800 versions est parfois évoqué)

Rarement un texte aura apporté une telle renommée à son auteur, Claude Joseph Rouget de Lisle, tant de son vivant qu’à titre posthume. A l’origine il ne s’agissait pourtant que de quelques couplets écrits sous le coup de l’exaltation du moment par un jeune officier qui se piquait de poésie et de musique (et dont toutes les autres oeuvres sont tombées dans l’oubli …)

Rappelons qui était Rouget de Lisle : né le 10 mai 1760 à Lons-le-Saulnier, il étudie à l’Ecole Militaire puis à l’Ecole Royale du génie de Mézières. En mai 1790, alors lieutenant, il prend un congé de l’armée pour aller à Paris et se consacrer à ses rêves : la poésie et la musique. Mais ses créations ne rencontrent pas le succès espéré et il retourne dans l’armée. Promu capitaine du Génie le 1er avril 1791, il est envoyé à Strasbourg le mois suivant. Malgré son échec  dans le monde du théâtre parisien, il a acquis une certaine réputation de poète et de compositeur. Il est donc reçu à Strasbourg par le maire de la ville, Frédéric de Dietrich, protecteur des arts et lui-même musicien, dont il fréquente le salon. Le 20 avril 1792, l’Assemblée législative déclare la guerre à l’empereur d’Autriche Léopold II et au roi de Prusse Frédéric-Guillaume II. La nouvelle arrive à Strasbourg le 25, journée de fête patriotique. Dans la ville sont placardées des affiches qui incitent à défendre le pays et dont le texte commence par la phrase «Aux armes citoyens!». Le maire de la ville organise le soir un dîner au cours duquel il reçoit les personnalités civiles et militaires. Son fils aîné est chef depuis un an du bataillon local de volontaires «Les enfants de la Patrie», et son cadet vient de s’engager. Le sujet de conversation principal est la guerre,  et de Dietrich en vient à déplorer que le seul hymne révolutionnaire soit le «Ca ira». L’idée lui vient d’organiser un concours pour créer un nouvel hymne, plus martial, plus patriotique pour les troupes de l’armée du Rhin.. Puis il y renonce et demande à Rouget de Lisle de se charger d’écrire cet hymne. Rouget de Lisle finit par accepter. Il rentre à son logis encore tout exalté par cette soirée dont les  discussions alimentent son inspiration, et il écrit 6 couplets et l’ébauche de la musique avant de s’endormir. Le lendemain matin il les soumet à ses proches, puis à de Dietrich, qui, séduit, organise pour le soir même un nouveau dîner à l’issue duquel il chante lui-même ce morceau, accompagné au clavecin par sa nièce. Dès le dimanche suivant, soit le 29 avril, le «Chant de guerre  pour l’armée du Rhin», dédié au Maréchal LUCKNER, est interprété en public sur la place d’Armes, par le corps de musique de la garde nationale de Strasbourg. Imprimé dans le mois qui suit, ce chant se propage à une vitesse prodigieuse dans toute la France . C’est ainsi que le 22 juin il est chanté par le capitaine de la garde nationale de Montpellier, Etienne François Mireur, au banquet organisé à Marseille pour célébrer la réunion des bataillons de  volontaires du Languedoc et de Provence qui vont «monter» ensemble sur Paris. Les soldats la reprennent au cours de leur marche vers Paris, ainsi que le 30 juillet lors de leur entrée dans Paris, et le 10 août c’est cet hymne qu’ils chantent lors de l’insurrection qui envahit le château les Tuileries et jette le roi en prison. Plusieurs journaux publient ce chant, qui est repris dans la plupart des manifestations populaires, civiles ou militaire, à Paris et dans les villes de France. La rapidité avec laquelle cet hymne se propage est étonnante, et diverses explications ont été données (voyageurs de commerce, etc…). Il apparaît maintenant raisonnable de penser que le fait que Rouget de Lisle et son ami de Dietrich étaient Francs-Maçons n’y est pas étranger. Le 14 octobre 1792, c’est la consécration : la Convention décide que cet hymne remplacera le Te Deum au cours de la fête civique organisée pour célébrer la conquête de la Savoie. A cet occasion un 7ème couplet, dit «des enfants», est ajouté. Il n’est pas de la main de Rouget de Lisle.

Le nom de «Chant (ou Hymne) des Marseillais», puis «Marseillaise» se substitue peu à peu à son titre initial.

Le 14 juillet 1795 (26 messidor an III), la Convention nationale décrète la Marseillaise «Chant national», elle ne le restera alors que 9 ans car son destin devient alors intimement lié aux évènements politiques français. Ecartée sous le 1er Empire, elle revient à Waterloo et lors des révolutions de 1830 et de 1848. Interdite dans les lieux publics sous le second Empire, elle est chantée sur les champs de bataille en 1870 et reprise par les fédérés de la Commune de Paris. Le 14 février 1879, la Chambre des députés, sur proposition de Gambetta, déclare La Marseillaise hymne national. Sarah Bernhardt l’interprète en 1880 lorsque le 14 juillet est déclaré fête nationale.

En 1839, le sculpteur Rude est chargé d’illustrer sur un des côtés de l’Arc de Triomphe le départ des volontaires de 1792. Très vite ce bas-relief perd son titre initial, remplacé par «La Marseillaise», nom sous lequel il est passé à la postérité.

Plus près de nous, c’est La Marseillaise que le général de Gaulle chante lors de l’appel du 18 juin, et c’est elle qui symbolise la liberté retrouvée le 25 août 1944 lors de la libération de Paris. Les constitutions de 1946 et 1958 (article 2) réaffirment son caractère d’hymne national. Aujourd’hui elle symbolise la France dans toutes les manifestations officielles, qu’elles soient politiques, militaires ou sportives.

Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est que ce symbole dépasse les frontières et les siècles, et que La Marseillaise a fait le tour du monde des révolutions : elle est reprise par les bolcheviks en Russie avant qu’ils n’adoptent l’Internationale, par les révolutionnaires sud américains dans les années 50, par les tchèques à Prague devant les chars russes en 1968, par les manifestants chinois de la place Tien-An-Men … car elle est devenue dans tous les pays un symbole du combat pour la liberté. En 1871, l’hymne communiste l’Internationale est écrit sur l’air de la Marseillaise. L’air actuel ne sera composé qu’en 1888. La Marseillaise inspira aussi des musiciens de légende, classiques comme Schumann en 1839, Franz Litszt en 1872, Tchaïkovski en 1880, Chostakovitch en 1929. Hector Berlioz, qui en reprend l’orchestration en  1830  écrit en marge sur la partition : «Tout ce qui a une voix, un coeur et du sang dans les veines».

C’est un arrangement de La Marseillaise qui sert de générique au film américain Casablanca en 1942. Les Beattles en font en 1967 l’introduction de All You Need Is Love, chanson emblématique sur la paix. Le 25 mai 1967, La Marseillaise est enregistrée pour la 1ère émission en mondovision et est diffusée dans la monde entier en direct par satellite …

Aujourd’hui certains polémiquent sur les paroles, qu’ils jugent excessivement sanguinaires et guerrières. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque de son écriture, les guerres étaient souvent de véritables boucheries et que la Révolution française n’a pas laissé le souvenir d’une période idyllique … A sa création, les combattants se sont immédiatement appropriés ces paroles, se sont reconnus dans les couplets. Il y a eu un véritable phénomène d’identification qui a été une des explications de sa diffusion extraordinairement rapide.

Paradoxalement, son auteur, Rouget de Lisle, connait après 1792 une vie difficile. La plupart de ses amis (dont de Dietrich), sont morts guillotinés et c’est sans doute la paternité de La Marseillaise qui lui permet d’échapper au même sort. Ombrageux, versatile, volontiers donneur de leçons ( à Napoléon en personne), il se fâche avec ses protecteurs politique et tombe en disgrâce . Il hésite entre l’armée et la vie civile et finit par être suspendu de ses fonctions dans l’armée, sans solde. Après avoir épuisé ses revenus familiaux il revient s’établir à Paris où il vit dans une grande misère. Il est même emprisonné pour dettes à Sainte -Pélagie en 1826! Ses dernières années seront plus paisibles. Le duc D’Orléans (avec lequel il a combattu dans la jeunesse),  devenu Louis-Philippe en 1830, lui accorde une pension de 1500 francs puis deux pensions de 1000 francs chacune, ainsi que la croix de la Légion d’Honneur.  Ces pensions lui permettent de vivre dans une certaine aisance, hébergé par des amis à Choisy-le-Roi. Il y décède en 1836 à 76 ans. Ses cendres sont transférées aux Invalides en 1915.

Pendant les dernières années de sa vie à Choisy-le-Roi, il recevait de nombreux visiteurs. Insigne honneur, quand le visiteur était de marque, il lui offrait, écrites de sa propre main, quelques strophes de La Marseillaise …. C’est de cette période que date le manuscrit qui sera mis en vente à l’Hôtel Drouot le 15 novembre prochain.

Sources : Julien TIERSOT, Histoire de la Marseillaise (librairie Delagrave. 1915) et  Pierre MOLLIER, Rouget de Lisle Franc Maçon (Institut d’études et de recherches Maçonniques).

Jacqueline Goyffon.