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Arts & Autographes

Réf : 40296 LITTERATURE

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CHARDONNE Jacques (Jacques Boutelleau, dit) [Barbezieux, 1884 - La Frette, 1968], écrivain français.

Ensemble de 19 lettres autographes signées

Ensemble de 19 lettres autographes signées « J. » adressées à Roger Nimier. La Frette-sur-Seine 23 février – 1er mai 1957 ; 24 pages in-4° et 13 pages in-8°, 19 enveloppes à l’adresse de Nimier aux éditions Gallimard, avec parfois la mention « personnelle ».

Superbe correspondance littéraire entre le parrain des Hussards et le plus célèbre représentant de ce mouvement.
Chardonne écrit quasi quotidiennement à son cadet de quarante ans, le félicitant pour ses articles, dans le Bulletin de Paris, Arts ou La Parisienne et rendant compte de ses propres lectures. Il donne son opinion sans complaisance sur de nombreux auteurs, de Paul Morand qu’il juge le seul écrivain du siècle à Montherlant dont les Carnets sont pesants et ennuyeux, de Marcel Proust ─ qui ressasse en mille pages ce qu’il dit parfaitement en trois lignes ─ à ce benêt de Maurice Barrès.
Plusieurs lettres explicitent ce qu’il pense de l’œuvre de Proust. « En 1900, on faisait du faux-bois, du faux-marbre. Hérésie, horreur, n'est-ce pas ? Or, l'œuvre de Proust est pour les ¾ du faux-bois. C'est pourquoi, si lourde, elle est en partie creuse. Je décris longuement un chat. Puis je dis à mes intimes : vous savez, c'est un chien. Ça vous va ? » (1er mars). 21 mars : « Le malheur de ces temps, c'est qu'on lit trop vite. Et on juge trop vite. (Avec Proust, j'aurais pris mon temps. Aussi, je suis perplexe) […] . Faites-moi une grâce, lisez lentement, pesant chaque ligne ». Parmi les nombreux autres écrivains plus ou moins appréciés par Chardonne : Jules Romains (« il s’amuse. Mais il a passé l’âge »), Roger Antelme qui vient de publier L’Espèce humaine, Alfred Fabre-Luce, la comédienne Simone dont les Souvenirs viennent de paraître, Jean Cocteau « qui croit à la mode d'une époque, il se cramponne à ce bonhomme de neige, à moitié fondu », André Maurois « bêbête » ou encore Jean-Paul Sartre dont la vogue s'explique très bien : « Pendant quelques années, Sartre est le seul écrivain qu'une bande de jeunes futurs auteurs (de Sagan à Franck), ont lu. Sartre a été pour eux toute la littérature » (11 avril 1957).
Mais c’est surtout le nom de Paul Morand qui revient le plus souvent tout au long de ces pages. Rendant compte d’un déjeuner en sa compagnie et de leurs discussions littéraires : « Montherlant est un Espagnol. Mauriac, un Maure. Bernanos, Grand d’Espagne. Dans la littérature française, il y a très peu de Français » (28 février). Morand est selon lui le seul écrivain intelligent (« et puis vous et moi, peut-être »), et il loue son génie, notamment après la lecture de Fleur du ciel (paru dans le recueil Fin de siècle) : « le talent, au degré extrême, le talent-virtuosité vraiment vertigineux. Auprès, qu’est-ce donc que Barrès, et son pauvre style à la pommade, et Malraux, et même Montherlant, et tous » (2 mars). Pour décrire le talent de cet écrivain qu'il rattache à l'époque naturaliste de Flaubert, Zola et Maupassant : « L'horreur des idées générales (lui, si intelligent) fermé à la ‘psychologie’, mais les yeux ouverts au monde extérieur. Au lieu d'être un peintre ‘naturaliste noir’, il sera éclatant. Il renouvelle entièrement l'art de peindre. […] Il est l’unique ‘écrivain’ du siècle » (3 avril).
Quant à Montherlant, bien qu’il ait pris le temps de lire « lentement » ses Carnets, il confirme son impression : « L'auteur de ces ‘Carnets’ est un sot, rien d'autre, un ronchonneur, un ridicule paillard (ou impuissant qui se vante) et qui n'a rien dans la tête, sauf un peu d'histoire romaine. Voué aux lettres, il n'a même pas de discernement en littérature. S’il loue Colette, c'est pour des qualités qu'elle n'a pas justement (le naturel). Il a été subjugué par ce benêt de Barrès, par ce mannequin de vertus nommé Poincaré ; et, naturellement, il ne soupçonne pas que Malraux est un pitoyable écrivain. Tout cela pue le célibataire, c'est-à-dire un grand enfant. Il reste en d'autres livres un superbe écrivain, mais a jamais diminué pour moi » (15 avril).
Il est parfois question de cinéma (avec Baby doll d’Elia Kazan) ou de politique, à propos des relations internationales et plus particulièrement de l’insane et honteuse propagande contre l’Amérique, « notre seul appui » (6 avril), ou du déclin de l’Angleterre et de la France depuis 50 ans : « La marche à l'abîme a été une marche aux flambeaux avec fanfare. En 15 ans, disparition des deux plus grands empires coloniaux du monde » (10 avril).
Chardonne déconseille à son ami de circuler dans Paris en autobus ou en métro et de privilégier la marche : « On va plus vite à pied, on élimine les microbes du travail, les poisons du riche, les humeurs de la vie ».
Enfin, la dernière lettre de cet ensemble, datée du 1er mai (rébus, à l’encre noire, au dos de l’enveloppe) relate une anecdote au restaurant avec un homme empli de religion voluptueuse et intense pour le déjeuner et le vin du repas. Puis Chardonne rapporte avec humour un propos de Dumas fils sur la postérité des auteurs de théâtre. « Une petite flamme de lucidité empêche les heureux de ce monde de s'endormir. On a compté que Dumas père avait 500 enfants naturels. - Balzac avait une note de 25 millions chez les fournisseurs de glaces. Nous sommes peu de choses ».