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RéserverHENRIOT Émile [Paris, 1889 - id., 1961], poète, romancier, essayiste et critique littéraire français.
lettre autographe signée
Lettre autographe signée adressée à Marcel Schneider, [Paris] 5 avril 1956 ; 3 pages obl. in-8°, enveloppe.
À propos du roman de Schneider, Les Deux Miroirs, auquel Émile Henriot a consacré un article dans lequel il reprochait à l’auteur de n’avoir pas traité assez sérieusement ou gravement son sujet. Henriot justifie ce jugement, tout en protestant de sa sympathie pour son correspondant et de sa sincérité de lecteur. « Je ne suis nullement certain d'avoir raison contre vous, mais admettez que si je vous choque en vous disant ma vérité, vous puissiez aussi me choquer (moi public), en imprimant la vôtre. Je ne crois pas au diable et je crois très peu au Dieu qu'on nous dit. Mais à penser à ces entités formidables, je ne les conçois certainement pas avec la légèreté, la fantaisie, la malice et la malalice [un des protagonistes du roman de Schneider se prénomme Alice], fut-ce par pudeur et discrétion. […] Je ne crois pas à votre méchanceté, je ne crois pas à votre diabolisme. Malentendu, me dites-vous ? Mais de qui tient-il et qui l'a créé ? […] Les relations de votre héros et d'Alice ne me semblent fondés que sur une étrange confusion de personnes et de sentiments. Et je ne vois pas que vous ayiez traiter la question en soi bien amorcée de l'amour de cette femme pour son père reportée (physiquement) sur ce garçon. […] Je crois très bien à la gravité, à l'inquiétude, au tourment d'un équilibriste, d'un danseur de cordes, d'un trapéziste. Les exercices difficiles comportent pour lui de l'angoisse. Mais il faut sourire et faire étinceler les paillettes… Ceci dit, pour vous assurer que je crois volontiers à votre tourment intérieur et que je le prends au sérieux ─ mais je vous avertis que c'est surtout votre sourire, vos malices, vos paillettes qui apparaissent dans votre livre. Et que votre vérité douloureuse reste cachée. […] Mais n'oubliez pas que je suis aussi romancier, conteur, analyste de mes sentiments personnels. Et que je sais ainsi la part de malentendu qui peut m’incomber si je crois constater parfois que je suis mal lu, mal compris. La grande faute en est naturellement au lecteur. Il peut y avoir aussi de ma faute. Je ne vous condamne pas à la malédiction, j'ai constaté seulement que vous aboutissiez à la solitude. Voulez-vous tout le fond de ma pensée ? Eh bien, ce n'est pas si mal la solitude quand on a les épaules qu'il faut pour la supporter. C'est dans la solitude qu'on se trouve, c'est dans la solitude qu'on est soi. […] Ne soyez pas attristé par le fait d'une critique ou d'une contradiction. Elle aussi ont une valeur d'exorcisme. C'est vous qui me soufflez le mot. ─ Soyez fort ».

